POINT DE VUE SUR L'ECRITURE 觀點

 

ECRITURE FEMININE ENTRE FRANCE ET CHINE
Max Monnehay, Paule Constant, Wang Anyi

Le Consulat de France et l'Association des écrivains de Shanghai ont mis l'écriture féminine à l'honneur, réunissant deux auteurs français, Paule Constant et Max Monnehay, ainsi que l'écrivain chinois Wang Anyi, autour d’une table ronde animée par Zhang Tong, professeur à l'université des études Internationales de Shanghai.

n jardin, en retrait de la Julu Lu, s’organise autour d’une fontaine où le marbre dénudé d’une femme, avec la candeur d’une muse, reçoit la caresse des jets d’eau sur son corps, et le scintillement sur l’eau de la lumière, dont les projecteurs éblouissent ses chairs.

C’est le siège de La Maison des Ecrivains de Shanghai. Les marches du perron mènent aux baies vitrées, fenêtres à la française ouvrant sur la salle où des étudiantes chinoises de littérature, française ou chinoise, et quelques garçons et anciens égarés, écoutent trois femmes parler de leur métier ou de leur art, écrire.

Les échanges provoquent parfois les rires retenues des chinoises, parfois le mien moins discret quand la plus jeune de ces trois auteurs, Max Monnehay, répond d’une impertinence, « Tu es chiante… », aux impertinences de la plus expérimentée, Paule Constant, qui d’un semi-aparté, mais qui n’a pas échappé à la salle, la met au défi d’étayer d’exemples une de ses affirmations.

Métier ou art, l’un des thèmes est lancé. Apprend-on à écrire, comme s’apprend le savoir-faire d’un artisan dont les outils pourraient ensuite s’appliquer à n’importe quel sujet, comme le voudrait Monnehay ? Ou s’agit-il d’une relation intime entre les obsessions propres à un être, l’auteur, qui le font venir et revenir, par différent angles, sur ce cœur de son œuvre autour duquel son écriture inévitablement va tourner, au risque même, quand il essaye de s’en éloigner, de perdre de sa pertinence ? Cette seconde lecture, celle que Paule Constant a décanté sur la longueur de sa propre expérience, ne manque pas de trouver des échos, différemment formulés, chez sa consœur chinoise Wang Anyi.

La conviction est forte, chez l’une comme chez l’autre ainée, que l’on n’écrit au bout du compte que ce qui est inscrit en vous, au risque de superficialité lorsque l’on tente de sortir de cet espace délimité par sa vie. Ce peut-être un territoire géographique, Wang Anyi ne se sent vraie que lorsqu’elle aborde le Shanghai qu’elle a vécu, se gardant de renouveler les incursions littéraires qu’elle pourrait tenter en dehors de cette ville, la seule qui véritablement l’habite, même si elle en a visité d’autres. Ce peut-être une époque, la limite étant alors posée de l’authenticité littéraire des romans historiques, dépourvu de ce lien d’expérience directe. Ce peut-être son territoire intime, Paule Constant se référant toujours à l’enfant qui est en elle et qui a peut-être refusé de grandir - c’est elle qui le dit - et à laquelle ses déchirures et donc son écriture se rattache inévitablement.

Un métier donc ? La démarche de Max Monnehay va dans ce sens. Elle a toujours aimé raconter mais, au moment de choisir un sujet pour son premier roman, l’a fait d’une façon qu’elle explique par des arguments rationnels : la volonté de trouver un angle neuf à un sujet rebattu, celui d’un rapport de violence dans un couple. Elle a donc inversé l’équilibre des forces, faisant de l’homme un handicapé, tenu de ramper sur le sol pour se déplacer, renversant sa perspective sur le monde, son regard sur sa compagne valide. Ses techniques, s’inspirant de son expérience des cours de théâtre, va jusqu’à s’allonger sur le sol pour regarder le monde au travers les yeux de son personnage. Elle compte bien développer une boite à outil applicable à toute situation et explorer tout l’univers des réalités possibles pan après pan, au fil de sa curiosité et de sa plume.

Voire. Ce n’est pas un métier en tous cas qui s’apprenne selon des techniques définies, énumérables dans des ateliers d’écriture « à l’américaine », souligne Paule Constant. Peut-être faudrait-il dire que l’on ne cesse d’apprendre, tout au long de sa vie d’écrivain, mais que cet apprentissage ne se fait fructueux que lorsque la leçon rencontrée, à n’importe quel détour de la vie, met soudain en contact la chose vue et la réalité intime, créant une richesse nouvelle, intérieure, que l’écrivain pourra sublimer dans sa cornue d’alchimiste, pour la reverser sur le papier, habillée de sa propre chair.

Pour autant, souligne encore cette dame des lettres, si c’est toujours moi qui écrit, « Je » ne m’intéresse pas, ce sont les autres qui m’intéressent. C’est moi, mais moi parvenant à entrer dans la peau des autres

Et Wang Anyi de préciser que dans cette capacité à rentrer dans une personne ou dans un univers, le sens du détail, du plus petit détail, est une force qui lui semble particulière à l’écriture féminine. Ayant commencé sa carrière d’écrivain comme une fanatique des détails, elle craignit un moment de perdre, dans ces détails, des vérités plus essentielles. Ayant voulu ajouter des notes et des métaphores, pour dire ce qui pouvait exister derrière les faits dans des livres ultérieurs, elle s’était senti perdre ce qu’il y a dans l’écriture de vivant. L’art d’écrire tient, affirme-t-elle, pour une grande part dans celui de sélectionner des détails, simples, directs, réels.

Et Paule Constant cite à son renfort Balzac pour lequel « renouveler la littérature par le détail » était l’amorce du modernisme en écriture. Et pour elle-même, le détail vrai est souvent un moyen d’amener le lecteur à la croire lorsqu’elle doit faire passer quelque chose de moins crédible. Ainsi dit-elle, toute la littérature occidentale du 19ème siècle fut une littérature du détail et peut-être, la difficulté contemporaine est-elle de savoir si le lecteur du 21ème siècle est encore prêt à cette abondance de détails ou s’il aspire à se voir présenter, plus vite, des idées abstraites… « mais seul le détail est vrai », insiste-t-elle.

Wang Anyi conclura la discussion par son appel à ce que la littérature soit ce qui subsiste au travers les modes, une forme d’écriture durable, qui au-delà d’un intérêt de hasard, rencontre d’un sujet et de la curiosité de l’époque, puisse résister au temps et nourrir les lecteurs au fils des générations.

Souhaitons que la lecture de leurs livres puisse dès maintenant vous passionner.

 

Tang Loaëc

 

Biographie sélective :
Max Monnehay – Corpus Christine
Paule Constant – Confidence pour Confidence ; La Fille du Gobernator
Wang Anyi – Le Chant des Regrets éternels


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